Les Dieppois et l’Afrique
Aux origines de la tradition de l’ivoire ?
De nos jours, le château-musée de Dieppe abrite une collection d’environ 2000 objets en ivoire, fabriqués principalement aux XVIIe et XVIIIe siècles, quand la ville cauchoise atteignit l’apogée de sa prospérité économique. Alors dotée d’un port actif, elle abritait de très nombreux ateliers d’artisans spécialisés dans le travail de cet « or blanc ». Une tradition qui semble puiser ses origines loin dans le temps, au XIVe siècle.
Le château et l’entrée du port de Dieppe. « J’y viendrais en pèlerinage comme les musulmans vont à la Mecque. C’est ici la patrie des premiers navigateurs de l’Europe. » (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
Dans les années 1830, par une belle matinée d’automne, l’écrivain Louis « Ludovic » Vitet (1802-1873), futur membre de l’Académie française, s’installe tranquillement sur le banc de bois situé à l’extrémité de l’une des jetées encadrant l’entrée du port de Dieppe. Il est absorbé par le spectacle de la marée montante et l’approche d’un voilier, quand un quidam s’assoit auprès de lui : il a l’aspect d’un quaker et « son pays était écrit sur sa physionomie : il était Anglais ; […] il tenait sous le bras deux ou trois volumes, dans une main des cartes marines, dans l’autre une longue lunette. Cette lunette, qu’il me prêta avec obligeance, fut cause que je liai conversation avec lui. » Infatigable globe-trotter, l’homme avait parcouru de nombreuses contrées et il entreprend le récit de ses voyages. L’une de ses remarques pique au vif la curiosité du savant français : « Vous ne savez pas, monsieur, combien cette petite ville me touche. Voilà trois fois que je reviens du continent [nda : américain], et toujours je veux passer par ce port de Dieppe. J’y viendrais en pèlerinage comme les musulmans vont à la Mecque. C’est ici la patrie des premiers navigateurs de l’Europe. »
Surpris, Vitet interroge son interlocuteur du regard. Et celui-ci de poursuivre : « Oui, monsieur, n’en déplaise aux Portugais et à tous ces méridionaux. […] Vous, Français, comment laissez-vous depuis si longtemps ces gens-là vous dépouiller d’une gloire qui vous appartient ? J’ai la conviction que vos compatriotes, et surtout ceux de ce petit port, ont fait, sinon les plus belles, au moins les premières découvertes, et qu’ils naviguaient sur les côtes de Guinée […] trente ou quarante ans1 avant qu’un vaisseau portugais eût osé franchir le cap de Boïador [nda : aujourd’hui le cap Boujdour, Sahara occidental]. » Pour appuyer son propos, le sujet de Sa Majesté ouvre l’un des livres qu’il tenait sous son bras, Villaut’s relation of the coasts of Africa, publié à Londres en 1670. Mais avant d’avoir eu le temps d’en lire un extrait, la détonation annonçant le départ imminent du vapeur à destination de l’Angleterre retentit, et l’étranger s’évanouit : « Il se leva brusquement, tira sa montre, puis, sans me dire adieu, prit sa course et disparut. »
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