PATRIMOINE NORMAND

Dans les marais du Cotentin avec Barbey d’Aurevilly

Avez-vous jamais, vous qui lisez ces pages, voyagé à travers ces marais du Cotentin qui sont assez vastes pour que seulement les traverser puisse vous paraître un voyage ? Le plus parisien de nos auteurs normands n’a jamais renié ses origines cotentinaises. Bien au contraire, le célèbre dandy a toujours fait de son pays sa principale source d’inspiration. Né à Saint-Sauveur-le-Vicomte, comment eût-il pu négliger la réalité géographique de son environnement ? De la Vire à la Douve, de la baie des Veys à la lande de Lessay, les marais hantent son œuvre romanesque. Un prêtre mariéL’EnsorceléeCe qui ne meurt pas en ont gardé l’empreinte indélébile. Errance littéraire sur le réseau paludéen du Cotentin.

La Douve à Rauville.

La Douve à Rauville. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

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Les fièvres aux portes de Saint-Sauveur

C’était dans les premières années de son ministère. Une maladie du caractère typhoïde le plus effrayant, sortie de ces fondrières, incessamment crevées et remuées par le pied des bestiaux, dans les marais qui bordent la Douve – une espèce de peste à laquelle les médecins de la contrée ne surent même pas donner de nom, tomba sur Salsouëf, la plus pauvre et la plus chétive paroisse qui soit accroupie dans la vase de ces marécages, si beaux à l’œil, de loin, dans leur verte étendue ; si mortels, de près, dans leurs miasmes putrides – vaste émeraude, à travers laquelle suinte un poison ! Tout le temps que durèrent les ravages de cette épouvantable maladie, qui traça pendant bien des mois, entre Salsouëf et les autres localités voisines, l’invisible cordon sanitaire de la peur, non seulement l’abbé Méautis assista les mourants, mais il finit par ensevelir les morts, car dans ce pays, qui aime l’argent pourtant et qui a du courage, on ne trouva bientôt plus, pour de l’argent, des ensevelisseurs.
Un prêtre marié, (chapitre XXI)

Nulle complaisance dans cette description, tant du marécage aux portes de son village natal, que de la mentalité de ses contemporains ! À l’occasion, Barbey sait faire œuvre d’historien, froid observateur de la réalité. Il est vrai qu’il est aussi journaliste, rompu à un métier de médiation qui pourtant à Paris le porte plus volontiers sur des articles d’opinion qu’à de simples relations de faits… Sur les cartes d’aujourd’hui, Salsouëf est devenu Selsoif, hameau résidentiel proche de Saint-Sauveur dans les marais de Rauville-la-Place, qui n’ont plus rien de pestilentiel, heureusement pour leurs habitants, mais dont les abords ont conservé la sauvage beauté brossée par le Connétable des Lettres en quelques magistraux coups de pinceau.

Buste de Jules Barbey d’Aurevilly.

Buste de Jules Barbey d’Aurevilly par Rodin. À Saint-Sauveur-le-Vicomte. (Photo Thierry Georges Leprévost © Patrimoine Normand)

Une page plus loin, le lyrisme l’emporte, avec la narration d’un acte qui confine à la sainteté des humbles si chère à Barbey (tout comme elle le sera pour son émule et continuateur Jean de la Varende) : l’abbé Méautis donnant les derniers sacrements à un paysan mourant des fièvres, celui-ci recrache dans son ultime souffle l’hostie glissée entre ses lèvres par l’homme d’Église, qui trouve alors tout naturel de communier avec l’objet sacré… Il n’en mourra pas. Le sublime dépasse le sordide au gré des chapitres, dans l’expression d’une foi atypique bien caractéristique de ce chrétien qui a toujours cheminé hors des sentiers battus par les bigots de son temps.

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