Carentan, capitale des marais
Carentan devient maintenant « capitale » du parc des marais du Cotentin et du Bessin ce qui lui confère une importance nouvelle ; elle sera le centre d’un nouveau centre touristique. Cette petite ville fut bien souvent trop ignorée des voyageurs ou des amoureux de la Normandie, à tort car elle possède un patrimoine de qualité — pas toujours mis en valeur. Nous convions à découvrir ce qui en fait l’intérêt : une église exceptionnelle, une place unique en Normandie avec ses maisons à arcades, un patrimoine urbain ancien en grande partie sauvegardé.
Hôtel de ville de Carentan. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
Des Gaulois aux Vikings
Carentan occupe une position particulière ; c’est un point de passage important au cœur d’une région autrefois difficile. À la base de la presqu’île du Cotentin s’étendaient des marais qui constituaient un important obstacle naturel. Par ailleurs, un peu plus à l’est, il n’y avait pas de pont sur la Vire entre Saint-Lô au sud de la Baie des Veys. Au sud-est du Cotentin, l’accès dans la presqu’île se faisait par Saint-Côme-du-Mont qui aurait été une bourgade gallo-romaine importante. À l’est de la Vire se trouve Isigny. Entre les deux, une longue bande de terre domine le marais jusqu’à Saint-Hilaire-Petitville. À l’ouest de cette dernière localité, un îlot aurait vu l’établissement d’un village gaulois – Carantomagos – qui signifiait le « beau marché » ou le « marché de Carentos ». Le nom indique déjà que ce premier habitat est relativement important, il a une fonction de foire ou de marché. C’est un carrefour : vers Bayeux (Augustodurum) à l’est, par Isigny ; vers Saint-Lô (Briovera) au sud ; vers Valognes (Alauna) au nord. Entre Saint-Côme-du-Mont et Carentan, le marais est un large obstacle et le passage est précaire. Cet environnement aquatique sera une protection mais aussi rendait les conditions de vie plus difficiles. Au XVIIIe siècle, l’historien René Toustain de Billy y était tombé malade et fera une mauvaise réputation à la ville : « Cette ville est dans un fond, au milieu des marais, des prairies et des eaux : on n’y voit presque jamais le soleil qu’il ne soit dix ou onze heures de matin, à cause des effroyables brouillards que causent ces diverses eaux et marais, qui le dérobent aux yeux, et qui enveloppent Carentan presque continuellement. – C’est le meilleur canton du monde pour les anguilles : les limes, c’est-à-dire certains fossés remplis de bourde et d’eau qui divisent les prairies et ces marais, en sont tout pleins ; on y en pêche la plus grande quantité du monde. Il en est de même des canards, vannels, bécassines, courlieux et autres animaux aquatiques.
Les terres qui sont un peu écartées de ces larges marais sont communément bonnes, et les plus élevées produisent de bon grain, lorsqu’on veut se donner la peine des les labourer ; mais on a tant de croyance aux herbes qu’elles produisent naturellement et au beurre qu’on en retire, qu’à peine veut-on se donner la peine de les labourer.
Rien des choses nécessaires de la vie n’y manque, et si Carentan étoit situé un quart de lieue plus vers levant, c’est-à-dire hors du milieu de ces insupportables marais, je crois que ce serait une des meilleures villes de la province ; mais certainement en l’état et dans le lieu où elle est, on peut dire qu’on y languis plutôt qu’on y vit ; et, encore un fois, il faut y être né pour y subsister, particulièrement pendant neuf mois de l’année (…)
Carentan est fort petit : ses murailles, en y comprenant le château, ne renferment pas plus de trois ou quatre acres de terre. Il y a deux faubourgs, l’un au levant et l’autre au couchant : ils sont assez peuplés, aussi bien que la ville. C’est un fameux passage pour aller du Cotentin au reste de la province et du royaume ; mais ce passage est très dangereux en hiver, à cause des eaux. Ces eaux inondent tout le chemin et les marais depuis la dernière maison du Faubourg qui est vers le nord-ouest, jusqu’au pont d’Ouve, c’est à dire trois quarts de lieue : elles ont trois ou quatre pieds de hauteur. On a élevé tout au long de ce chemin un petit mur large de deux pieds et demi, sur lequel les gens de pied peuvent marcher et mener leurs chevaux, avec de longs licols, mais c’est toujours un grand danger de tomber dans l’eau, particulièrement lorsque le vent est gros, et lorsqu’on rencontre d’autres personnes qui viennent de lieu où l’on va. »
La flèche de l’église Notre-Dame domine Carentan. Elle est visible loin aux alentours, signalant la « capitale des marais ». (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
Malgré les exagérations de ce texte nous trouvons là ce qui fait l’originalité de cette petite ville. Ce rôle de cité carrefour et marché en fera rapidement une ville forte (après 1240), il n’y en avait pas beaucoup dans la région alentour : Bayeux, Saint-Lô. Ce qui démontre son importance.
Le gros village gallo-romain sera occupé aussi par les Vikings qui se trouveront à l’aise dans ce milieu aquatique. Ils ont laissé leurs traces dans les noms de lieux ; le chemin menant au cœur du village était une Holgata (« chemin creux » en vieux scandinave) ; la rue Holgate actuelle. Un certain Blakki s’installe au nord de Carentan, en bordure du marais, sa ferme s’appela Blakkatoftir, l’actuel Blactot. Les Vikings commencèrent à endiguer le marais d’où les dicks (du scandinave ancien diki). Ce secteur est en suite rattaché au duché de Normandie en 933. Une première église, romane est construite à Carentan au XIe siècle.
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