Le hêtre pleureur de Bayeux élu arbre de l’année 2023
Le hêtre pleureur du jardin botanique de Bayeux a remporté le prix du public du concours « L’Arbre de l’année » 2023. Il représentera la France lors du concours européen de l’Arbre de l’année. À cette occasion, redécouvrons l’histoire de cet arbre exceptionnel à travers un extrait d’un dossier consacré au hêtre en Normandie, publié dans les colonnes de Patrimoine Normand1 en 1995.
Le hêtre pleureur du jardin botanique de Bayeux. (© Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
Un peu à l’écart des autres grands arbres du parc, dans une sorte de « décrochement » rompant la rectitude du tracé du jardin botanique, le hêtre pleureur est véritablement le joyau de ce très bel ensemble créé par les frères Bühler au milieu du XIXe siècle et ouvert au public le 15 août 1864.
Soutenues par une charpente métallique datant de 1938, ses branches couvrent une superficie circulaire de 1 256 m², ce qui correspond à un rayon moyen de 20 mètres.
La première question que l’on se pose toujours à propos d’un arbre — et à laquelle il est, la plupart du temps, bien difficile de répondre — est : « Quel âge a-t-il ? » Si l’on se réfère aux dates indiquées ci-dessus, il aurait environ 150 ans… S’il a réellement été planté en même temps que les autres arbres du jardin. Mais est-ce bien le cas ? N’existait-il pas « avant » ? N’a-t-il pas, du fait de son originalité déjà marquée, été inclus dans le parc, ce qui expliquerait sa situation un peu « excentrée » ? Il serait alors beaucoup plus vieux ! Peu de documents existent à ce sujet.
Depuis 2001, l’armature métallique a été remplacée par une structure originale. Les branches ne reposent plus sur des poutres métalliques, mais sont suspendues par des sangles à un filet métallique soutenu par quatre mâts, ce qui leur permet de conserver une plus grande liberté de mouvement. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
On sait, d’une part, qu’il arrivait souvent aux frères Bühler de construire leurs plans de jardins autour de sujets ou de constructions — bassin, fontaines… — leur paraissant intéressants. Mais cet arbre n’apparaît sur aucun des plans établis pour la municipalité par M. Delarue, refusés par les Bâtiments de France. Nulle mention, non plus, sur le plan même des frères Bühler. S’il s’était déjà singularisé, pourquoi le passer sous silence ?
De sa plantation, pas davantage de trace. Les concepteurs avaient, à l’origine, prévu plusieurs hêtres pleureurs dans le jardin. Un seul y figure actuellement, alors que, dans l’allée, on peut admirer ceux qui, fort différents de celui du jardin, datent de sa création.
L’armature métallique pourrait être un indice. On sait que celle qui existe aujourd’hui2 date de 1938 et qu’elle vient en remplacement de la précédente, érigée en 1913. On ignore, en revanche, si celle-ci est la première construite. Ce qui est certain, c’est que l’actuelle a strictement — à l’exception des arceaux ajoutés, le dernier en 1975-1976 — les mêmes dimensions, notamment en hauteur, que l’ancienne. Le mystère ne semble donc pas près d’être éclairci…
Le hêtre tortillard (ou Fau de Verzy) de l’arboretum d’Harcourt. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)
Autre interrogation : est-ce vraiment un hêtre « pleureur » ?
Si l’on compare le hêtre de Bayeux à un hêtre pleureur classique — celui de la ferme de La Rivière, à Littry, par exemple, dont l’âge « officiel » est sensiblement équivalent — on est frappé par la différence entre leurs ports respectifs. Les branches de celui de Littry croissent en hauteur avant de retomber, tandis que celles du hêtre de Bayeux s’allongent horizontalement, prenant appui sur la structure de soutien sans laquelle elles traîneraient sur le sol.
Le fût du premier s’élève nettement : la « tête » de l’arbre se distingue aisément. Rien de tel à Bayeux, où aucune cime véritable n’est visible et où le tronc ne semble pas s’allonger. Une question s’impose alors à l’imagination : quelle serait aujourd’hui la silhouette de cet arbre si rien n’avait jamais guidé — ou peut-être contraint ? — le développement de ses branches ? N’aurait-il pas adopté la forme buissonnante et tortueuse des Faux de Verzy ? Ses ramures n’auraient-elles pas cette allure « zigzagante » et « tire-bouchonnante », se repliant sur elles-mêmes, se soudant, se croisant puis se séparant ? Qui peut le dire ?
Hêtre pleureur, Fau de Verzy, forme intermédiaire ou espèce indéterminée ? Aucun botaniste ne se prononce avec certitude. Et, comme le souligne Régis Gallois, responsable des espaces verts de Bayeux, « c’est bien ainsi » ! Le mystère sied parfaitement à cet arbre d’exception.
Tel qu’il nous apparaît aujourd’hui, les spécialistes qui l’ont soigné à l’automne 1994 affirment en tout cas qu’il est unique en France, et peut-être même en Europe. Classé Monument naturel3 le 13 décembre 1932, il fait l’objet d’une attention constante de la part de la municipalité de Bayeux. Débarrassé des champignons qui le parasitaient, légèrement éclairci par les élagueurs de l’entreprise De Jonghe de Paris, il a également été protégé par une balustrade destinée à empêcher le piétinement des visiteurs, qui asphyxiait progressivement ses racines.
Toutefois, le remplacement de sa structure de soutien s’impose. Consciente de l’urgence de cette opération, la Ville de Bayeux a fait établir plusieurs devis, dont le coût élevé s’explique par la difficulté et les risques du chantier. En effet, des éléments entiers de la charpente s’effondrent spontanément ; certains demeurent partiellement suspendus à l’arbre, littéralement englobés — on pourrait presque dire « phagocytés » — par les branches qu’ils étaient censés soutenir. Les risques de rupture sont nombreux, tant du côté de l’arbre lui-même que de celui des poutres métalliques. Déjà en 1938, l’ancienne structure s’était affaissée et avait dû être remplacée dans l’urgence par celle qui existe encore aujourd’hui.
La seule municipalité de Bayeux peut difficilement assumer à elle seule une telle dépense. Des demandes d’aides sont en cours. Espérons qu’elles recevront une réponse favorable et permettront de préserver un arbre dont le caractère exceptionnel en fait bien plus qu’une curiosité municipale ou régionale. Aux côtés du chêne d’Allouville, des ifs millénaires de Normandie, de l’aubépine de Saint-Mars-sur-la-Futaie ou encore de l’olivier de Roquebrune, il constitue l’un des éléments les plus remarquables du patrimoine arboricole français.
À LIRE :
– « Un grand Normand : le hêtre », par Aline Renault, in Patrimoine Normand n° 3, juin 1995.
– « Le jardin botanique de Bayeux », par Aline Renault, dans Patrimoine Normand n° 6, janvier 1996.
– « Bayeux : jardin botanique et monument historique ! », par Olinda Longuet, dans Patrimoine Normand n° 68, novembre 2008.
– « Le hêtre pleureur de Bayeux sera-t-il arbre européen de l’année ? », par Rodolphe Corbin, publié le 30 janvier 2024.
Informations sur le concours « L’Arbre de l’Année » : https://www.bayeux.fr/
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Cet article est paru dans Patrimoine Normand n°3. Retrouvez-le dans le numéro complet, disponible en version papier ou numérique.
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Notes
- « Un grand Normand : le hêtre », par Aline Renault, in Patrimoine Normand n° 3, juin 1995.
- L’armature métallique n’existe plus. Voir photo ci-dessus.
- Également labellisé « arbre remarquable de France » en 2000.