Patrimoine Normand

Le cycle arthurien de Chrétien de Troyes

Une histoire normande

Une forêt inextricable, empreinte de mystère, peuplée d’êtres marginaux, inconnus, inquiétants. Des rivières tumultueuses, des lacs aux eaux insondables. Des châteaux maléfiques, d’inexpugnables forteresses à la sinistre réputation, cernées de murs lisses, hérissées d’orgueilleuses tours prisons aux profondes oubliettes, avec des souterrains et des puits sans fond. Des seigneurs puissants, cruels et redoutés. Des chevaliers félons, méprisables traîtres. Une diabolique empoisonneuse. De petits nobles droits et vertueux. Un roi juste, érudit, craint et respecté. Une reine subtile, cultivée, adultère, capricieuse et volage, provocante et désirée. De solides guerriers, des batailles, des combats singuliers, des héros, des héroïnes, l’aventure, l’ombre de la mort, la mort. Une foi inébranlable, omniprésente. De prolixes conteurs : trouvères et jongleurs, pour écrire et narrer la prouesse et l’amour. Autant d’ingrédients présents au sud de la Normandie des XIe et XIIe siècles, qui nourriront le talent débordant d’imagination du premier vrai romancier de la littérature médiévale : Chrétien de Troyes, le plus horsain des auteurs normands.

Forêt d’Écouves.

Forêt d’Écouves. (Photo Rodolphe Corbin © Patrimoine Normand)

Mis à jour le 20 mai 2026 à 14:29 Par
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La forêt

Ou plutôt les forêts ; celles de Bellême, de Perseigne, d’Écouves, des Andaines et de la Lande-Pourrie, couvrent encore de leur chape de verdure le dense réseau sylvestre aux marches du vieux duché de Normandie. La forêt ! Élément essentiel de l’univers médiéval, elle est tout à la fois frontière naturelle, source de revenus et siège de tous les fantasmes. Tout comme la mer, elle baigne l’être humain de son liquide amniotique, l’enfante, le berce, le terrorise ou le rassure, l’envoûte assurément. On y chasse le cerf, le chevreuil, le daim, le sanglier et le loup. C’est le loisir préféré du seigneur, et même après sa mort, si l’on en croit l’antique légende de la Chasse Hennequin, ce courre interminable du roi et de sa mesnie qui errent pour l’éternité à la poursuite d’un improbable apaisement. On y braconne, on y pend. On y envoie les porcs à la glandée, en vertu d’un privilège ducal, le droit de pacage, accordé aux monastères ou aux paroisses.

On en exploite la haute et la moyenne futaie pour construire maisons et bateaux, pour charpenter églises et châteaux, pour alimenter les forges construites en lisière ou en clairière. La révolution cistercienne n’est pas encore arrivée jusqu’ici, qui à partir du XIIIe siècle déroulera ses essarts, ses vastes zones défrichées à l’activité agricole. Pour l’heure, la forêt est le domaine des bûcherons, des charbonniers, des apiculteurs. Et aussi des ermites un peu sorciers, des moines anachorètes en leur lointaine retraite, voire des saints, bien que ceux-ci aient plutôt hanté la région avant l’avènement viking en Neustrie, avant l’ère normande. C’est le refuge et le lieu de travail des brigands, hommes sans foi ni loi recherchés, traqués, pendus eux aussi. Une telle forêt, chacun de nous la porte un peu au coin de son enfance, réminiscence de contes féeriques, de princesses envoûtées et de princes charmants rédempteurs. De tout temps, la forêt a nourri l’irrationnel. Fées, goubelins et autres lutins côtoient enchanteurs, sorcières et varous1.

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Notes

  1. Loups-garous en Normand.
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